Focus sur Feu, premier effort de Nekfeu

Le rappeur est incontournable depuis quelques mois, son album brûle tout en haut des meilleures ventes hexagonales, consume ses concurrents, et lui, continue de distiller cette fraîcheur qui le caractérise. Bien loin d’un pseudo gangsta rap qui chercherait sa place sur l’échiquier national à grands renforts d’analphabétisme et de fortes poitrines, Nekfeu alias Ken Samaras abreuve nos oreilles de compositions vraies et puissantes, 18 titres comme autant de balles soigneusement polies qui sifflent à nos oreilles.

Les critiques aguerries et conservatrices de ce pays sont unanimes à son sujet, il est le renouveau du rap français, pensez donc, un rappeur qui fait référence à Maupassant, incroyable, tellement inespéré que voilà déjà notre rappeur affublé de surnom à la con comme le Bobo du rap ! Celui qui s’est fait connaitre dans les battles n’est, malgré cela, pas là pour plaisanter, et le côté hype de YouTube n’a pas fait enfler outre mesure le melon du jeune rappeur: l’album Feu est précis, concis, tellement mature que la découverte en devient souvent déconcertante.

Le bruit des boules

Le succès est là, les louanges pleuvent comme les articles, Ken Samaras est l’artiste en vogue, un rappeur qui rassemble un public hétéroclite, autour de valeurs bien différentes de celles prônées par les têtes de gondoles du circuit, Booba pour ne citer que lui, si valeurs il y a chez notre ourson bleu blanc rouge. Mais revenons à la genèse de notre histoire, pour beaucoup d’entre nous, Nekfeu c’est surtout un p’tit gars découvert dans une battle sur YouTube, un p’tit blanc qui prenait énormément de plaisir à déchirer ses victimes d’un soir (Logik, paix à ton âme) entouré de ses potes, un jeune rappeur au talent déjà incroyable.

La notoriété venant, Nekfeu commence à se faire un nom grâce au collectif 1995 et aux différents crew avec lesquels il travaille, comme l’Entourage, le S-Crew ou encore 5 Majeur. Chaque fois, le rappeur impressionne avec son flow calé et dynamique, séduit un public de plus en plus large, créant une attente assez pesante autour de cette première production solo. La reconnaissance, il l’a déjà connu d’une certaine manière avec 1995, quelques productions acclamées, une Victoire de la Musique et un apprentissage du terrain, passage obligé.

L’égotrip de Maupassant

Si Nekfeu attire autant les regards, ce n’est pas uniquement pour ses talents de rappeur. L’homme se veut cultivé, et avec sa belle gueule, il se dévoile au fil des interviews comme un amoureux éperdu des lettres, un argument séduisant certes, mais qui alimente aussi ses détracteurs, lui reprochant de n’être que fumée, un leurre qui étalerait sa culture pour vendre des disques comme d’autres étalent leurs affaires judiciaires et leurs gros muscles. C’est vrai qu’il écrit bien, sans fautes, avec une syntaxe plutôt intéressante et rythmée, un goût prononcé pour les jeux de sonorités, et, admettons-le, une certaine vantardise quand il s’agit de placer des références littéraires ici ou là.

Mais comment ne pas faire le rapprochement entre cette exposition ostentatoire de signes extérieurs de culture et l’égotrip omniprésent au sein de Feu. Pour les profanes, l’égotrip est cette tendance, usée jusqu’à la moelle, qu’ont les rappeurs à s’auto-féliciter, une satisfaction de soi assumée par Nekfeu, et qui tranche avec l’humanité qui se dégage de l’ensemble de Feu. En fait ce que les critiques appellent culture est un talent certain et indéniable pour l’écriture, un talent qui vient souvent de pair avec la passion pour la lecture, une éloquence écrite qui transcende l’album et se met au service des différents flows de l’artiste.

Le rap de demain ?

Côté musique, la surprise est aussi belle. Nekfeu casse encore les codes du rap : ses textes ne sont clairement pas en phase avec le lyrisme global présent dans le rap actuel, ses productions se devaient donc d’élargir l’horizon. Feu est musicalement très varié, un album dont on a envie de dire que c’est de la musique avant d’être du rap. Les influences sont vastes, Nekfeu n’hésitant pas à faire appel à des artistes étrangers à son univers, en témoigne sa collaboration avec Ed Sheeran sur Reuf. Le titre s’oriente vers des tonalités électroniques vraiment surprenantes, voire déroutantes mêmes pour les fans de rap pur et dur.

L’éclectisme est sauvé par le talent de Nekfeu qui s’accommode de tous les styles mais risque de désorienter et de décevoir bon nombre d’amateurs de rap, disons “traditionnels”. L’album est trop différent, d’un seul bloc, il bouleverse les règles ancestrales d’un genre, laissant l’auditeur quelque peu perplexe à la fin de l’album. Qu’ai-je écouté ? Un album de rap ? Un crossover raté ? L’avènement d’un rap humain ? Difficile de répondre, il manque le recul, et surtout les prochains albums, mais ce pourrait être un nouveau rap, directement affilié aux Anciens, comme les X-Men auxquels Nekfeu rend hommage sur Nique les Clones part. 2, et un nouveau rap plus en phase avec le monde réel.

Peut-être le buzz général autour de Nekfeu est amplement mérité, son travail, son héritage est visible et indéniable mais reconnaître le bon travail et l’innovation d’un artiste se heurte malheureusement à l’amplification médiatique du phénomène et la perte d’objectivité. Feu est un excellent album de rap, complet, cohérent et viscéralement différent dans ses choix et son interprétation, mais je vois personnellement dans cet album qu’une simple étape dans la vie d’un artiste, un premier album avec ses qualités, nombreuses, et ses défauts comme autant de péchés de jeunesse.

Mais outre ce débat que je laisse volontiers aux spécialistes, c’est le rassemblement autour de ce rappeur que je trouve fascinant. Un rappeur profondément humain, qui a su se délester des contraintes du Game et des clichés conservateurs pour amener une humanité appréciable, une humanité qui illumine l’album et embellit le monde du rap. Pas de blablas, pas de faux semblants, un témoignage brut sur ce qu’il est, et qui nous sommes.

Crédit photo principale : Facebook – Nekfeu